La première Génération Europe a pu mener un dialogue avec les chefs d’État, des ambassadeurs et des ministres des deux pays, dans le cadre de rencontres à Paris, à Berlin, en région transfrontalière, ainsi qu'à Dresde.
- Tribune du groupe « Politiques Mémorielles » - Génération Europe 2023
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Montée de l’extrême droite : ce que l'Allemagne apprend à la France
Alia Fakhry, Sascha Haas, Mario Laarmann, Jonathan Spindler, Felix Wagenitz, Judith Madeline Walter, membres du groupe « Politiques Mémorielles », Génération Europe 2023
Le front républicain a fonctionné. La mobilisation massive à l’entre-deux-tours aura de nouveau fait barrage à l’arrivée de l’extrême droite dans les lieux de pouvoir. Mais les résultats du second tour des élections législatives du 7 juillet confirment malgré tout la progression du Rassemblement national. Face à la banalisation des idées d'extrême droite, beaucoup se posent la question : Pourquoi, et que faire ? L’exemple allemand de la politische Bildung, l’éducation politique, est porteur d’enseignements pour la France. Au sein du réseau de la Génération Europe, projet soutenu par l’OFAJ et qui rassemble de jeunes expertes et experts originaires de France et d’Allemagne, nous avons observé et comparé les politiques mémorielles en France et en Allemagne avec le concours de spécialistes, politiques, chercheurs et activistes. Parmi nos recommandations figurent le renforcement de l’éducation politique en France et en Allemagne.
Au lendemain du premier tour des élections législatives du 30 juin, l’hebdomadaire allemand Die Zeit titrait sur « l’aperçu du sombre avenir qui nous attend ». L’Allemagne, où le parti d’extrême droite de l’AfD, Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne), a connu une forte progression depuis sa fondation en 2013, observe la montée du Rassemblement national (RN) avec inquiétude. La progression de l’AfD n’est cependant pas comparable à la percée du RN. Lors des dernières élections législatives de 2021, l’AfD faisait son plus haut score en remportant 10% de l’électorat. Dans les Länder, elle connaît d’ailleurs un net recul depuis 2019 - à part dans les régions du Brandebourg, de la Saxe et du Thuringe dans l’est du pays où elle continue à gagner en puissance. Au début de l’année 2024, près de 3 millions de personnes s’étaient mobilisées à travers les villes d’Allemagne pour dire leur opposition à l’extrême droite en réaction à une série de scandales qui ont éclaboussé l’AfD - comme notamment la tenue d’une réunion secrète à Potsdam étudiant un plan d’expulsion des personnes étrangères et allemandes issues de l’immigration.
Au vu de la mobilisation contre la progression de l'extrême droite en Allemagne, on peut se dire que la France aurait beaucoup à apprendre de son voisin outre-Rhin. Un enseignement qui tient en deux mots : politische Bildung. La politische Bildung, ou l’éducation politique à l’allemande, c’est un enseignement continu qui s’assure d’éveiller les consciences citoyennes au parlementarisme complexe de la république fédérale, de leur donner les clés pour comprendre le paysage et les enjeux politiques, et participer à la vie publique et politique. C’est un enseignement au long cours, qui démarre à l’école et qui perdure tout au long de la vie adulte. C’est la politische Bildung qui consacre l’Allemagne au rang des pays où le taux de participation aux élections est parmi les plus hauts de l’Union européenne – à plus de 76% aux dernières élections législatives, pourtant en baisse depuis les années 1970. Voilà qui tranche avec les 66% de votants qui se sont déplacés lors de ces élections législatives en France, salué comme un taux de participation historiquement haut.
La politische Bildung cultive aussi la Erinnerungskultur, la culture du souvenir à l’allemande qui, à l'inverse du devoir de mémoire français, invoque l’Histoire dans les débats publics et politiques. C’est cette culture du souvenir qui martèle « plus jamais ça » en gardant vivace la mémoire de la seconde guerre mondiale.
Certes, en dépit de ces efforts, l'extrême droite progresse aussi en Allemagne, et avec elle les actes racistes et antisémites se multiplient ces dernières années. Comme en France, les idées d’extrême droite gagnent du terrain à mesure que les partis traditionnels les reprennent à leur compte. Trente-cinq ans après la chute du mur de Berlin, des clivages et des inégalités profondes persistent entre les régions de l’ouest et de l’est de l’Allemagne. Et il y aurait à faire pour actualiser cette culture du souvenir pour la mettre à la portée de toutes et tous, y compris des personnes nouvellement arrivées en Allemagne et issues de l’immigration, pour mieux dire les difficultés de la réunification, ou encore pour y intégrer la commémoration des épisodes de la colonisation allemande – comme le suggèrent nos recommandations inspirées des travaux de chercheurs, artistes et activistes.
L’Allemagne est loin d’avoir résolu ses dilemmes mémoriels. Il en reste que la politische Bildung pourrait être une source d’inspiration pour renforcer l’éducation civique et politique en France, combattre les idées intolérantes et xénophobes et les replacer dans le contexte de la présence historique de l’extrême droite dans le paysage politique français. « L’extrême droite, on n’a jamais essayé » - dit une partie de l’électorat du Rassemblement national, faisant fi du gouvernement de Vichy et de ses atrocités. Un discours qu’il serait difficile de tenir en Allemagne.
Le RN n’est pas à l'abri de défaites électorales, les résultats du second tour des élections législatives l’ont montré. Mais sa montée en puissance a fait sauter des verrous : l’intolérance, la haine, la discrimination et la violence à l’égard des minorités risquent, elles, de s’installer durablement dans les discours et les imaginaires politiques. Refermer cette boîte de Pandore requiert un travail au long court pour recréer du lien, de la solidarité, et de l’empathie. Une éducation politique, civique et mémorielle forte, à la lumière de l’exemple allemand et de ses manquements, serait un outil de taille dans ce combat.